Inception, une illusion “clés en mains”

Beaucoup d’encre a coulé sur Inception, le dernier-né de Christopher Nolan. Dans ces cas-là, la meilleure attitude à adopter en pénétrant la salle obscure est de rien en attendre de particulier, si ce n’est le minimum syndical — passer un bon moment. Si le rythme du film est bien entretenu (et il l’est), il est facile de faire abstraction des louanges comme des volées de bois verts, et de devenir au bout du compte juge et partie : spectateur captivé sur l’instant, et amateur averti rétrospectivement. Voici donc une revue non exhaustive de ma vérité de ce film par rapport à ce que j’ai pu en entendre dire.

Un scénario original et complexe

Les critiques se sont réjouis de voir enfin apparaître un scénario digne de ce nom (i.e. une histoire qui tient debout sans un recours systématique aux effets spéciaux) au coeur de la machine hollywoodienne. Effectivement, on sent que le fil des événements a été pensé comme une architecture de roman, avec une logique interne solide et non seulement des passages obligés pour répondre aux attentes des spectateurs ou des investisseurs. De là à crier à la révolution… Je ne m’y connais pas trop en histoire du cinéma, mais le principe des rêves enchâssés ne date pas d’hier. Citons — pour faire intello — Jorge Luis Borges et sa nouvelle “Les Ruines Circulaires”, où un homme rêve sciemment la vie d’un autre homme sans que celui-ci s’en rende compte, jusqu’à découvrir que lui aussi n’est qu’un rêve (je simplifie). Le fait de créer un mode sur commande afin d’y conserver des secrets est déjà plus intéressant, mais a déjà fait des apparitions en littérature jeunesse. Voilà pour tempérer les ardeurs.

La mise en abyme reste cependant une belle réussite de mise en scène et de mixage : à aucun moment l’on ne doute de la phase de rêve et de réalité où les personnages se trouvent (sauf à la toute fin, évidemment), et ce grâce à une alternance des images justement dosée. Les chambres d’échos fournissent des rappels et des repères agréables sans être redondants, guidant le spectateur avec tact et discrétion. Pour moi qui ne suis absolument pas douée pour comprendre les finesses de scénarios basés sur l’illusion, Inception a été une agréable surprise. Là encore, l’archi millimétrée du film fait merveille : entrée en matière in medias res, dans le feu de l’action et la réalité du métier d’extracteur ; introduction à la Ocean’s Eleven avec constitution de l’équipe et explication des tenants et aboutissants à la jeune recrue ; péripéties étapes par étapes, entrecoupées de rétrospections pour donner un peur de substance psychologique à l’ensemble et maintenir le fil rouge du drame de Mall. Certains ont été lassés par l’intro, qui il est vrai pèse lourd dans un film de plus de deux heures. Toutefois, je pense qu’il est nécessaire de prendre le temps d’amener chacun des personnages afin de les doter d’un embryon de personnalité, de caractère ; autrement, ils n’auraient été qu’une équipe dont les membres interchangeables accomplissent leur mission avec plus ou moins de bonheur.

Des effets spéciaux magistraux

Dont la plupart sont dans la bande-annonce. Sincèrement, un plus grand effort aurait pu être fait de ce côté, même si à mon sens cela n’impacte pas la valeur intrinsèque du film. Mais quand on vous met l’eau à la bouche dans la première demie-heure en montrant très clairement que le rêve est le lieu de tous les possibles, de la création à l’état pur, on aurait pu s’attendre à un peu plus d’imagination le reste du temps. Hormis le passage de l’hôtel (2e rêve) qui relève un peu le niveau, on est quand même dans un film d’action relativement plan-plan : protéger l’héritier, sauver sa peau, répliquer, etc. C’est là que j’ai commencé à sentir poindre l’ennui. Après tout, il pleut (1er rêve) car l’un des équipiers a une envie pressante, et les réminiscences de Cobb prennent douloureusement corps dans la “réalité” ; pourquoi donc ne se passe-t-il rien d’un peu surprenant lors de la course-poursuite en voiture (1er rêve) ou de la prise de l’hôpital (3e rêve) ? Quitte à attirer les “projections” comme la peste, autant en tirer son parti… Léger manque de cohérence d’une idée qui aurait pu être poussée plus loin… Sauf qu’on aurait changé de genre. Je sais qu’Allocine taxe Inception de “science-fiction”, mais une fois posées les données de départ, c’est beaucoup plus un film d’action qu’un film fantastique.

En revanche, l’esthétique est un régal. Sans aller jusqu’à dire que chaque plan mérite une capture d’écran, la photo est exceptionnelle, notamment au niveau des couleurs (inoubliables 2e rêve et Joseph Gordon-Levitt). D’où mon une balance qui penche définitivement du côté de l’admiration : rendons-nous compte tout de même qu’Inception est un film de masse alors qu’il est classieux à bien des égards — abyme, concept de catharsis sur lequel repose toute la logique du plan Fischer, bande-originale à la limite des Planètes de Gustav Holst… Rien de très bankable en apparence.

Réflexions subsidiaires

Sommes-nous maîtres de notre destin ou
- faisons-nous partie du rêve de quelqu’un (Mall) ?
- sommes-nous le résultat d’influences extérieures (Fischer Jr) ?
Conclusion : des marionnettes. Mais des marionnettes rebelles.

Il n’y a pas que l’escalier qui soit paradoxal : à chaque rêve/niveau, un rêveur qui n’existe pas doit tuer des gens qui n’existent pas non plus, et ceci est pourtant d’une importance capitale. J’en conclus que même dans l’hypothèse où nous ne serions que des projections, des être “rêvés”, nos actions valent quand même quelque chose… Je sens qu’on va ressortir le vieux débat de savoir si on peut sauver son âme ou non. La religion est un filigrane non négligeable de toute façon : l’opposition (et le choix) de départ entre la vengeance et le pardon en dit long, ainsi que la culpabilité de Cobb, son devoir de mémoire et aussi son devoir de vie…

On n’est démiurge que dans un rêve, donc on crée quelque chose qui n’existe pas et où nous-mêmes n’existons pas. Pourtant, ce “non-lieu” fait partie de nous car appartenant à notre subconscient. Reprenons la logique : Dieu n’existe pas (rêveur dans le rêve), nous n’existons pas (partie du rêve), et pourtant nous faisons partie de Lui. Ce qui corrobore la théorie d’un Dieu/Nature/Univers plutôt que d’un Dieu individuel, humanisé, fragmenté-qui-est-en-chacun-de-nous.
A moins que le pouvoir d’un dieu soit précisément d’être le rêve des hommes acquérant alors une sorte de statut de “créateur indépendant”… On dirait l’histoire de la poule et de l’oeuf.

Serions-nous une réalité auto-proclamée ?


Serious games, ou la victoire du lol

L’exposition MuseoGames n’en finit pas de rebondir en de nouvelles réflexions. Les interviews enregistrées, mises à la disposition des parents curieux ou lassés sur des écrans tactiles, font écho aux préoccupations du moment. Parmi elles, le serious gaming, catégorie paradoxale qui fait déjà l’objet de commentaires réguliers quoique prudents — il ne faudrait pas miner la cabbale médiatique et gouvernementale en cours. En tous cas, l’âge de raison du jeu vidéo arriverait enfin — par la petite porte des studios indépendants et des jeux en Flash. Ceux-ci incarneraient l’avenir tant attendu d’un loisir qu’on ne cesse d’accuser de puérilité nocive.

Mais derrière le vote de confiance, c’est là que le bât blesse : quelques saintes démarches ne peuvent pas — et n’ont pas pour objet — de changer la donne d’une industrie entière. Le “sérieux” peut être un élément d’originalité, qui représente une carte maîtresse du côté amateur comme du côté professionnel, mais il y a une différence de taille entre des produits conçus pour une clientèle ciblée (consumer-oriented) et des expérimentations conduites pour la beauté/l’humour/etc. de l’idée (design-oriented). L’aspect foncièrement égoïste de ces dernières fait aussi parfois la réussite de mythes comme les Fable de Peter Molyneux, mais au fond, l’intention d’origine importe peu : depuis sa conception jusqu’à sa commercialisation, le jeu vidéo appartient à l’industrie du divertissement. Qu’il dérive d’un film à succès ou soit pensé (et marketé) pour devenir un blockbuster de sa catégorie, le jv de son petit nom passe pour un loisir vil — ce n’est pas de l’art, comme le cinéma, tout au plus un produit dérivé donc dénaturé. L’investissement de la branche “utile” par la Wii et la Nintendo DS frôle même le hors sujet, puisqu’il s’agit plus d’exercices ludiques que de jeux à proprement parler.

Le jeu est une fin en soi, n’ayant à l’origine aucun autre objectif que celui de procurer du plaisir aux joueurs. En revanche, l’acte de jouer n’a rien d’innocent. Historiquement, il est devenu un moyen privilégié d’éducation et de formation, métaphore plus ou moins abstraite de la complexité de la vie humaine. Ce qui détermine l’importance d’un loisir ou d’un “divertissement”, ce sont les enjeux que l’on y greffe : que l’on parle d’un film, d’une sortie de canyoning ou d’une partie de Tekken, il s’agira toujours pour l’individu d’une expérience à valeur réelle et à valeur symbolique. Cet enrichissement perçu reflète la capacité immersive du jeu, l’implication émotionnelle et intellectuelle qu’il exige. Quel jeu n’est donc pas sérieux… pour le joueur ? Tous les jeux vidéo ne sont cependant pas égaux devant le jugement ultime de la user experience : les jeux Flash, naturellement plus courts et limités que les jeux consoles, sont moins immersifs et donc moins “sérieux” que ces derniers, or ce sont bien ces créations mignonnes ou marrantes qui se voient actuellement légitimées… Pourquoi ?

Je pense que la réponse tient moins à la nature intrinsèque du jeu (genre, thème, gameplay, etc.) qu’ à sa contextualisation. La différence entre les jeux pour console et les jeux Flash est que ces derniers sont peu à peu devenus poreux à l’actualité, et ce faisant, sont passés de la catégorie “jeux vidéo” à celle de “commentaire dérivé de la vie réelle”. L’essence du jeu Flash était par exemple incarné par Kek et ses jeux chiants, puis les blagues de dev’ ont pris un tour plus sérieux en rebondissant sur l’actualité : il y eut le jeu où on devait viser Bush W. avec une chaussure, et celui où il fallait orienter la fumée de Eyjafjökull pour crasher des avions, pour ne citer qu’eux. Je ne dis pas que le jeu news-oriented n’existait pas auparavant (après tout mon incursion dans le domaine n’est que très récente), mais que la visibilité qui leur est offerte est sans précédent. Ils ne sont pas forcément du meilleur goût et la jouabilité ne casse pas trois pattes à un canard cul-de-jatte, mais ces échos permettent aux jeux de s’exporter hors de leur terrain de gamers pour investir celui des médias — non pas comme sujet mais comme matériau. Autre exemple, celui d’Auditorium. A ses débuts, il fut repéré par l’équipe d’Ecrans.fr, branche expressément geek de Libération ; quelle ne fut pas ma surprise quand, quelques mois plus tard, je le retrouvai dans la version digitale du Figaro Madame ! Partie intégrante du contenu éditorial, ce petit jeu était passé du geekage esthétique à ce que j’appelle (baptise ?) le chic gaming.

Par opposition, l’univers d’un jeu console est clos : son support est dédié/propriétaire (contrairement à une page web), et l’environnement proposé se suffit à lui-même. Les marques de sérieux les plus probantes relèvent de l’advertising in-game, quand par exemple un visuel pour la candidature de Barack Obama apparaît dans le décor urbain de GTA ; cela n’a rien à voir avec le réalisme immersif du monde criminel qui s’y trouve représenté. Toutefois, on imaginerait mal plus de références à l’actualité dans un jeu console, d’abord pour une raison de durée de vie (en années vs en semaines pour le Flash), ensuite pour une raison de définition : le jeu console est un jeu qui choisit ou non de prendre l’apparence de la réalité, tandis que le jeu Flash correspond à une réalité jouable. D’où la présence, dans la catégorie des jeux sérieux, de jeux commandés par des marques (que dire des marques médiatiques, ou des jeux récupérés après leur création ?), ou de jeux à caractère politique (reste à savoir si on parle de politique dans le thème ou le gameplay…). La question est vaste et passionnante.

L’erreur de fond à mon sens est de penser que ce sont les jeux vidéo qui s’assagissent lentement mais sûrement, alors que la véritable (r)évolution tient à ce que les anciens médias cessent d’ignorer — en tant que sources et matériaux — la culture digitale. Culture de la curiosité et du commentaire, mais aussi et surtout culture du lol : les fines remarques en 140 caractères et les groupes Facebook commencent à être cités par les grands médias car appartenant de plain-pied à l’univers informationnel de tel ou tel événement (cf. le faux profil Facebook d’Eric Woerth, qui vaut à la fois comme chronologie, récapitulatif… et satire). Cette ouverture, que la transition massive des usages a permise, offre des perspectives nouvelles aux bastions de la geekitude, à savoir les jeux. Par le lol, les jeux flash news-oriented fournissent la dose d’immersion que l’information formatée ne permet pas. Ils sont donc sérieux en ce qu’ils reconnectent émotionnellement l’individu avec le monde qui l’environne. A quand la prise de conscience que, par extension, les jeux console sont des univers de médiation ? Quand Black & White sera aussi respecté que les échecs et Spore mis sur un pied d’égalité avec les cours de sciences naturelles, les jeux vidéo pourront devenir ce qu’ils ont toujours été — sérieux.

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Nota Bene. Je ne parle pas ici des jeux Flash de tout et n’importe quoi qu’on trouve sur les nombreux hubs prévus à cet effet, mais des petites choses créées ponctuellement, qui se baladent sur Internet et possèdent généralement des traits reconnaissables. Par exemple, le studio Amanita Design a commencé avec un jeu typiquement sans queue ni tête (Samorost), dont l’intérêt résidait dans la beauté des graphismes, puis s’est fait connaître avec le Questionaut réalisé pour la BBC, loué encore pour le soin du dessin, et enfin a édité son premier jeu full-scale (Machinarium) qui a ému toute la communauté des gamers d’aventures. Un jeu Flash, comme un jeu console (voire plus), a toujours une tonalité — tendre, absurde, gore, etc. — qui peut servir de fil directeur à une série ou de noyau où se greffera un univers plus vaste.

Nota Bene 2. Les jeux sérieux ont une notice Wikipédia très fournie à laquelle je vous renvoie, tout en précisant que ce billet ne prétendait absolument pas traiter tous les aspects de la quetsion mais faire part d’une réflexion comme ça. Le sujet mériterait amplement une thèse.

MuseoGames, ou quand les arcades s’exposent

Avant de partir de l’autre côté de la Manche, je me fais un devoir de profiter de Paris, et notamment de visiter les musées que j’aurais omis par mégarde. Le musée des Arts et Métiers par exemple. Très chouette au demeurant. J’ai donc tracé tout Turbigo d’un pas décidé pour aller jouer ma geek à l’expo MuseoGames qui, comme son nom l’indique, s’occupe plutôt de Mario et Donkey Kong que de Gustave Eiffel et de l’inventeur de la dynamo (qui a sa statue à l’entrée mais un nom impossible à retenir). Comme les jeux vidéo sont loin de faire partie de ma culture “jeune” mais que je m’y intéresse par médias interposés (notamment Ecrans de Libé), je tenais là l’occasion en or de faire d’une pierre deux coups : tourisme et leçon d’histoire.

L’enceinte du musée abritant un cloître, je rasai méthodiquement les murs en quête de l’entrée adéquate (oui, je fais une fixette sur les lieux sacrés, explication à venir dans un futur billet). Au premier passage devant l’entrée du musée, j’aperçus un Asiatique d’âge mur, voûté comme un arbre après le dégel, qui s’éloignait à pas mesurés sur la pelouse bordant les blanches murailles. Quand je revins bredouille, il avait disparu, remplacé par une famille d’Espagnols, chacun leur bento. Une bourrasque passa, l’instant de recueillement sushis-fleurs de cerisier à peine esquissé qu’il était déjà passé, aussi fis-je mon deuil express de la poésie du moment pour aller taquiner de l’aventure numérique.

L’exposition, plutôt sommaire à mon goût, a pris le parti résolu de proposer une immersion massive plutôt qu’un parcours pédagogique : une grande salle dotée d’un immense plateaux de bornes PC où des jeux venant de divers âges étaient offerts au premier clic venu, puis un recoin plus modeste où les bornes d’arcade font la joie des ados excités. La décoration se voulait rétro-moderne avec des néons en vrac et des bandes fluorescentes au sol, mais l’accent est essentiellement mis sur l’image avec les grands écrans en hauteur, reliés aux ordinateurs de jeu. En vrai, j’aurais été assez déçue n’eussent été les nombreuses et passionnantes interviews en écoute dans les coins-canapé ainsi que les échanges des visiteurs, qui à eux seuls disaient plus que l’expo elle-même (d’où l’intérêt d’y aller en heure de pointe).

D’un coup d’oeil embrassant la salle, un premier constat fait bien plaisir : la majorité des joueurs installés n’étaient pas encore nés au moment de la création des jeux qui font leur délice pour l’occasion. Des garçons pour la plupart, mais aussi quelques filles qui entendent bien en remontrer à leurs frères ; maman dubitative se tient en retrait, bras croisés, un oeil blasé errant d’écran en écran, et finit par aller se poser sur un canapé. Alors que les jeux vidéo ont longtemps été taxés de culture underground, certains moments relèvent véritablement de la transmission de savoir entre père et fils :

(pater) — Si je me souviens bien, derrière cette porte-là tu as un autre niveau mais il me semble qu’il y a une histoire de bonus aussi…

(filius) — Ah ouais mais attends papa, y’a des étoiles ! les étoiles ça veut toujours dire des trucs !

(pater) — Il y aura d’autres étoiles après, passe le niveau je te dis ; ça me revient maintenant, tu vas trouver des monstres marrants.

(filius) — Oui mais peut-être que les étoiles c’est des points, et après on upgrade, et vaut mieux le faire avant les monstres tu crois pas ?

Discussion édifiante s’il en est. Comme quoi les jeux font partie d’un naturel au galop qu’il serait dommage de chasser. Comme quoi la progéniture d’aujourd’hui est dotée du code de base pour comprendre passé, présent et futur ludiques à l’instar de la lecture et du vélo. Les légendes aupravant confidentielles font maintenant partie de leur culture générale, et même une connaissance liée au plaisir : deux enfants se sont rués sur sur un ordinateur en s’écriant “Pong ! T’as vu c’est Pong ! Oh trop cool !” plutôt que sur celui d’à côté où un simili-tournoi de Roland-Garros tournait. Et à mon avis, il auront plus souvent l’occasion de caser cette expérience dans une converstaion que l’Edit de Nantes. Notez que j’ai pris cet exemple au petit bonheur (sans doute parce que j’ai mis des années à m’en souvenir), mais ne pourrait-on pas dire que le geekage s’apparente à une religion laïque ?

Ayant peu joué moi-même, je ressortis sous le soleil de Juillet en me disant que la vraie vie n’était pas si différente : des aventures à vivre, des images pour se souvenir… et des expos pour se dire que nos pires bêtises seront un jour des pièces de musée.

Prête-moi ta plume, mon ami…

Ecrire.

Un talent que l’on apprend avec application étant enfant, qui fait de nous des êtres civilisés. Avant même le sens des mots, la forme de l’écriture a, comme la voix, le pouvoir de charmer ou d’agresser, de faire sourire ou grimacer. Peut-être une liste de courses a-t-elle plus de sens qu’un e-mail de rupture, qui sait ? De personnelle, la lettre est devenue professionnelle et commerciale ; on n’écrit plus pour soi, on écrit pour le travail.

Comme tout étudiant, j’ai avant tout écrit des devoirs. Commentaires de textes surtout, quelques dissertations, des brouillons à n’en plus finir. D’ailleurs, le terme consacré était “rédiger” plutôt que “écrire” — valoriser les idées que nous apprenions à former. Même en Lettres, la perspective était utilitaire. Les premiers étaient manuscrits, les derniers tapés à l’ordinateur. Il n’y a pas plus de moi dans l’un que dans l’autre. D’une certaine façon, l’écriture restait une sorte de mise en scène d’un débat intellectuel, d’une parole ordonnée comme l’oral n’en fait plus ; elle n’avait de propre que sa complexité et l’artificialité de son cadre. Diplôme en poche, j’étais heureuse de cesser d’écrire ainsi pour commencer, ailleurs, à faire.

Puis vint le mémoire. Après avoir constaté que créer de l’événement — du fait — sans mots, sans silence initiateur n’avait pas de sens, je suis revenue au commentaire. Finalement, que faisons-nous d’autre au cours de nos vies que de la critique créative ? Disséquer tout ce qui va mal, puis élaborer quelque chose de beau, de vrai ou juste de mieux à partir des morceaux encore en état ? Ainsi ai-je construit ce mémoire que j’avais souhaité ne jamais devoir entamer, convergence du scepticisme du regard universitaire et de l’enthousiasme de la recommandation de communication. Un peu des deux univers que j’ai parcourus. Un peu de moi, enfin.

On nous l’avait dit. Ce travail, c’est l’occasion de montrer qui vous êtes. On peut choisir un sujet qui soit un futur atout professionnel, ou un sujet dont on n’aura plus jamais l’occasion de parler, un sujet qui demande le moindre effort, ou un qui vous passe par l’esprit avec la légende “pourquoi pas ?”. Quoi qu’il en soit, au sens premier du terme, vous êtes ce sujet — au moins pour une part. Mais vous ne le savez pas encore. De décembre à février , c’est un hobby ; en mars-avril, une contrainte ; de mai à juin, une obsession. Une obligation qui devient une passion ou vice-versa, peu importe. La tête pleine de phrases en vrac, les yeux fixés un bon quart d’heure sur l’écran avant de décider de remplacer la virgule par un point, j’ai essayé vaille que vaille d’ignorer que c’était la chose la plus ambitieuse — et donc la plus risquée — que j’avais jamais écrite. Parce que j’avais opté pour un thème par hasard, je m’en suis presque excusée  ; deux mois plus tard, je découvre avec étonnement que j’en suis fière.

Ce hasard, précisément, cet agencement baroque d’opportunités et d’envies, j’en remercie les dieux. La joie et le défi d’un travail de recherche a été de piocher dans l’océan hétéroclite de vingt et un ans de souvenirs, de connaissances et de culture pour m’apercevoir au bout du compte que l’ensemble était cohérent et unique. En somme, j’ai constaté que j’avais du sens, même si je ne sais pas encore lequel. Un mémoire se rapproche d’un enfant : c’est une loterie, on ne sait pas si le résultat sera source d’orgueil ou de déception, mais un jour, presque par inadvertance, on s’apercevra qu’il nous ressemble. Non pas à cause de certaines caractéristiques (le style de l’un, la couleur des yeux de l’autre), mais par tout ce qu’on y a insufflé de soi-même : une sorte de miroir à demi-voilé par le temps, dont on s’éloigne par la force des choses mais qui nous offre de temps à autre le privilège de nous redécouvrir, de jeter un oeil dans le registre de ce qui est ou a été important pour nous — ce qu’il en reste, ou ce que cela est devenu.

C’est une écriture libre. Lourde de responsabilités sans doute, mais importante, personnelle, vivante. Comment écrire à nouveau après une telle expérience ? Tout paraît fade, mal dit, indigne ; on cherche compulsivement de grandes choses à dire pour justifier le fait de se remettre au stylo ou au clavier, et on se trouve muet pour tous les petits thèmes à partager — mais comment ? Heureusement, il reste la possibilité des fines remarques online sur des réseaux sociaux suffisamment immédiats pour excuser ma timidité subite face à l’article (de blog). Après le fast-food, le fast-writing… Mais il y a longtemps que je conserve des ingrédients crus dans ma mémoire, et le moment est peut-être venu d’en faire des mets un peu plus consistants.

Ecrits.

Une question de perspective

Dimanche matin rue des Lilas. Au loin, quelques enfants expriment leur rêve envolé de grasse matinée, tandis qu’un couple de voisins lève-tôt revient déjà d’une mission cruciale au Monoprix. Pour ma part, c’est l’appareil photo en bandoulière que je m’en vais sur des traces maintes et maintes fois parcourues, l’oeil à l’affût et l’esprit libre. Je croise de nouveau les cerisiers cent fois détaillés, les buissons de jonquilles avec leur faux air de citronnade dans la transparence du soleil printanier — mais trêve de fascination florale, c’est la ville qui cette fois retient toute mon attention.

Courbevoie possède ceci de merveilleux que l’on ne sait jamais à quoi s’attendre au coin de la rue. Une fois franchi le pont Carpeaux, vous pénétrez un archipel de résidences proprettes, qui encadrent de modestes parcs tout comme elles dissimulent parfois jalousement aux regards leurs propres compositions botaniques. Entre les douces allées de graviers et les jeux d’enfants, on pourrait croire que la ville a sorti sa plus jolie toilette pour faire honneur aux familles tout juste réveillées de l’hiver interminable. Presque sans transition (enfin, à un boulevard près), le vieux centre s’offre peu à peu au promeneur : longues rues semées de maisons de briques ou de constructions aux balcons ouvragés, chacun y allant de son espace mi-ordonné mi-sauvage de fleurs en pot, gazon exubérant et autres haies taillées au petit bonheur. Il n’est pas rare de croiser par-ci par-là une vision moderne, mais l’ancienne bourgade continue son train de vie, insoucieuse du Transilien en abcisse et du Circulaire en ordonnée. En levant le nez d’où que l’on soit, la frange des buildings de la Défense apparaît, placée en surplomb comme une cité inaccessible et cependant ancrée par un nombre infinis d’entrées dérobées, de tunnels, d’escaliers ou de passerelles. Mais nul besoin encore d’aspirer à ces temples de la vie active ; une porte claquée, des appels échangés, un bruit de course à petits pas rapides, des effluves de pain grillé ou de poulet rôti donnent chair aux faubourgs tranquilles.

Il est temps de remonter sur la “dalle”, cet immense plateau dont on se demande par quelle invention il se maintient en équilibre sur le dédale de couloirs de bus, de parkings et souterrains aux fonctions nourricières. Dans ce décor de béton, d’acier et de verdure (si, si), c’est pourtant l’impression d’une cité flottante qui s’en dégage parfois : les immeubles aux formes arrondies suggèrent irrésistiblement des paquebots assoupis à quelques encâblures du port principal, lequel, malgré ses tours de marbre et ses pylônes, semble soutenu par des pilotis emmêlés — des tags à défaut de varech, certes, mais le décalage entre ces milliers de traces de vie et le gigantisme de ce Labyrinthe moderne ne cesse de m’étonner. Du lundi au vendredi, on oublie facilement cette architecture à la fois millimétrée et anarchique, le regard happé par la circulation pressée des cadres dynamiques, insectes carapaçonnés dans leurs costards ou leurs escarpins, allant de ruche en fourmilière selon un parcours au chaos étudié. Mais dimanche il ne reste que les tours, figures spectrales et monolithiques — lugubres par une terne journée de Novembre, calmes et silencieusement accueillantes comme une cathédrale à ciel ouvert aux premières lumières d’été.

Elles sont là, au repos, absentes dans la contemplation de leurs reflets mutuels. Cassez-vous la nuque à tenter de tutoyer leur sommet, et la perspective aberrante vous fait croire qu’elle se penche pour vous observer autant qu’elle s’étire pour saluer les brises de terre. Avant de rallier le bercail, je pose la main à l’angle d’Areva, à la brisure de deux blocs de jaspe noir et frais ; mes doigts déjà fragiles contrastent singulièrement sur cette matière sévère, mais je retrouve le même sentiment d’émerveillement inquiet que lorsqu’enfant l’on essaie d’entourer de ses bras le plus gros chêne de la forêt. Le cerveau ne parvien tpas à faire la jonction entre ce contact si réel, si vrai, et les dimensions abyssales du reste — les proportions sont tellement absurdes à la rétine comme à l’esprit que seul le respect s’impose, instinctif, en réponse à cette beauté incongrue et faussement mesurable.

Où je parle d’un galet, d’une vierge noire et de piggyback.

“Eaudemoiselle” de Givenchy

Ce que j’adore avec les parfums, ce sont les pubs qui vont avec. Toujours à la pointe de l’esthétisme (Kenzo) ou de la féminité (Dior), leurs affiches planquées au quatre coins du mobilier urbain me rappellent régulièrement à quel sexe j’appartiens. Non pas que la vendeuse de Sephora ait eu beaucoup de succès dans sa tentative ingénue de me refiler un flacon, mais que voulez-vous ! je n’ai jamais pu résister à un jardin en quadrichromie en passant devant mon Monoprix. Et contrairement aux visuels de Miss Dior Chérie où la représentante de la marque a toujours l’allure indolente et le regard vitreux distant d’un 35° à l’ombre avec deux-trois vertèbres déplacées, Givenchy a pris un parti radicalement opposé. Or, j’aime la contradiction.

Nous avons toujours une ravissante blonde, ici la mine boudeuse voire l’air rebelle, qui signifie clairement son envie d’être ailleurs et surtout pas avec vous. Autant pour les manières sucrées et printanières qu’auraient pu laisser présager le jardin (méfiez-vous de l’eau dormante) en arrière-plan et le flacon tellement classique qu’il en devient vieillot. Notons au passage que l’espace vert est vierge de fleurs ou de toute traces de couleur autre que le vert, et que la charmante miss obstrue la perspective, recentrant toute l’attention sur elle (entre le tronc et le bassin, ça sent un peu le piège). Or, il n’y a rien à voir. Une immense cape noire ‘écran total’, mode masculine toutes saisons XVe siècle ; heureusement, le grand nœud de soie adoucit très discrètement le vêtement. Reste que l’austérité de l’ensemble tranche vigoureusement avec la frivolité du produit final. Le résultat est hypnotique, en grande partie car il est impossible d’identifier la figure féminine qui s’offre avec réticence à notre vue : Hespéride menaçante, pucelle réservée ou promeneuse en deuil ? Le mystère reste entier, et avec peu de moyens. Juste pour cela, j’aurais envie d’aller tester l’eau de toilette pour avoir un indice du fin mot de l’histoire. Car une femme-fleur dans un jardin, ça fait toujours des histoires, n’est-ce pas ?

Crédit Mutuel

Le dernier truc pathétique en date diffusé tel un 1984 de la médiocrité dans les salles de cinéma. Au premier degré, c’est déjà d’une mièvrerie insolente, sans parler de l’argumentaire commercial manifestement conçu devant une rediffusion des Feux de l’amour. Mais alors au second, c’est un feu d’artifice de pétards mouillés. “En attendant que la téléphonie mobile devienne aussi simple”… Attends comment il a fait le monsieur pour ne pas se tromper de galet au milieu d’une plage qui à vue de nez taquine le million de caillous ? Et puis il faut se baisser pour le prendre, ce qui est discriminant vis-à-vis d’une cible arthritique. Et si le galet en question s’est malencontreusement retrouvé la cible d’un largage de guano, on fait quoi ? Non, tu sors ton iPhone de la poche arrière de ton Levi’s (il paraît que l’insertion publicitaire est devenue légale, alors voilà), tu prends une photo de la falaise d’Etretat et tu l’envoies à ta chérie avec deux-trois mots doux et le bruit des vagues en cadeau bonux ; ça, c’est de la téléphonie moderne. Et puis franchement, le grand ténébreux débarque sur l’une des plus belles plages de France et la seule chose qui lui vienne à l’esprit est “Tu me manques” ? D’autant que le “A ce soir” fait douter de la durée désespérante de la séparation… Si elle te manque autant, soit tu l’emmènes, soit tu ne pars pas. Irréaliste d’un point de vue marketing et sentimental, ce spot a en plus eu le culot d’utiliser un tube immortel des années 80… Mais que fait la police ?

Nouveau forfait Bouygues

Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais les pubs relatives à la téléphonie mobile adorent les collines verdoyantes, un ciel radieux(inoubliable chanson “Mr Blue Sky” pour SFR) et un truc bizarre en plein milieu. Une marque dont le nom ne me revient pas avait illustré la quantité de numéros que vous pouviez joindre pour un tarif évidemment préférentiel par une foultitude de gus déguisés n’importe comment et qui se dandinaient autour d’une arche de fête foraine estampillée “Carnet d’adresses d’Arthur” ou un truc comme ça. Là, on a juste un… hum… un bidule, quoi. Au mieux, on peut y voir une statuette de César version cheap, au pire une tentative de recyclage des marques par compression (comme les bouteilles Vittel, vous savez). Eh non, c’était une clé USB. Tout de suite, c’est moins fun.
Au-delà de cet accès de scepticisme, je m’interroge : Bouygues a-t-il taxé chacune des marques figurant sur ces deux affiches ou non ? Je vois mal Facebook en train de s’acquitter d’un quelconque tribut pour apparaître sur un 4×3 franchouille, mais l’idée y est. A l’instant, je m’aperçois qu’en 4e de couv’ du A Nous Paris courant, SFR fait la promo de l’Iphone en présentant 16 applis destinées à “se simplifier la vie”. Je vois mal Bescherelle souffrir d’une crise de notoriété, mais le cas de Sixt, Digitick et L’Equipe me laisse songeuse. Dans la mesure où ces marques profitent de l’action et donc de la visibilité d’une autre (piggyback – aha vous l’attendiez je parie), qui a démarché qui en premier ? Y a-t-il eu contrat sonnant et trébuchant, ou échange de bons procédés comme les logos de radio en bas des affiches de spectacle (je parle de moi, tu parles de moi) ? Cela me paraît un peu délicat vu la variété des marques présentes dans la pub Bouygues, et la mise en abyme que ce serait de parler de l’Iphone dans une appli Iphone paraît bien impraticable quoique croustillante. En revanche, il semble bien que la “méta-pub” devienne monnaie courante : ou comment faire de la pub par insertion produit au coeur même de la pub. Ne serait-ce pas là une occasion de tarifer l’espae publicitaire deux fois plus cher ?

As you like it

Un beau samedi d’Avril, le premier à se montrer printanier en toute bonne foi. Les terrasses Champs-Elysées débordent de touristes aussi bien que de Parisiens, ravis de (re)découvrir la ville dans de nouveaux atours presque achevés — la dentelle émeraude des arbres, encore fragile, resplendit dans sa transparence menthe à l’eau, tandis que près des Grand et Petit Palais, les massifs rivalisent d’exubérance, véritables marées de couleurs avidement tournées vers le soleil. Les ombres des allées boisées jouent déjà sur le sable inégal et les bancs écaillés par l’hiver ; les gens souvent passent leur chemin pour aller s’éparpiller sur les pelouses, mais certains préfèrent un dépaysement d’intérieur, qu’un discret néon écarlate annonce : au théâtre Marigny se jouent deux pièces de Shakespeare dirigées par Sam Mendes, As you like it et The Tempest, en version originale s’il vous plaît.

Malgré un reclassement qui a fait craindre pour son siège jusqu’au lever de rideau (guerre de tranchées rangées entre les ouvreuses), la salle s’est révélée élégante et même spacieuse — selon les standards parisiens, je précise. C’est suffisamment rare de pouvoir apprécier un spectacle sans une pensée accordée aux désagréments matériels pour le souligner lorsque cela arrive. Bref, rien ne me retenait plus de plonger dans cet univers si divers, si inclassable et pourtant immédiatement reconnaissable : les contes fantasques de Shakespeare. Moitié Songe d’une Nuit d’été, moitié Nuit des Rois, As you like it offre son tribut de personnages attachants ou hauts en couleur (ah, l’Ardennais cynique !), d’amours contrariées et de droits bafoués, de naïveté poétique, d’aventure héroïque et de jeux de masques. Incarnés par des acteurs enthousiastes, les mots du Barde ont pris une saveur nouvelle, teintés des accents propre à sa langue ainsi qu’à chacun des personnages. Je dois avouer que le phrasé parfois alambiqué et surtout la longueur de certains discours (tortueuse rhétorique du fou !) ne m’ont laissé d’autre choix que de suivre le surtitrage, et même alors, la musique de la poésie et de l’anglais insufflait un je-ne-sais-quoi de sauvage et raffiné à la fois.

Musique au sens propre également, avec plusieurs intermèdes forts émouvants de chant — petit canons aux consonances celtes et médiévales, délicates et tristes à souhait. Pour moi, ces chants ont des vertus aussi purifiantes que la pluie qui ruisselle sur la fenêtre. Dans chaque baignoire, un instrumentiste œuvrait aux moments opportuns, rejoignant occasionnellement la scène pour accompagner le banquet des bannis ou la danse finale ; un violoniste, qui effleurait de temps à autre un étrange instrument (voir photo) pour produire un son aigu, eerie et comme au seuil de la perception consciente ; et un cythariste, qui a également prouvé un don certain pour le tambourin. Le pouvoir de la musique live est tel qu’en fermant les yeux, on se serait cru revenu quelques siècles en arrière. Quant à la mise en scène, efficace et sans chichis, j’en salue l’élégance et la simplicité presque japonaises, avivée  par des jeux de lumières pleins de tact et de justesse : les transitions de tons et de lieu se faisaient ainsi très naturellement, dans une harmonie de nuances si bien étudiée qu’on aurait dit des tableaux.

Trois heures d’un plaisir sans compromis, et qui valait largement sa petite fortune. Un grand merci, donc, à l’équipe de l’Old Vic Theatre, à Shakespeare, et à l’Eurostar.

The dark side of grey matter

Un autre génie qui décide d'être humain

Mon fils, pour réussir dans la vie, il faut que tu sois fort. Ou a défaut, que tu sois intelligent.

Depuis que nous sommes sortis de l’âge des conquêtes, notre admiration va à celui dont la finesse lui permet de surmonter tous les obstacles et de triompher de diverses puissances néfastes à l’état brut. C’est la preuve d’un certain aboutissement de la civilisation — la suprématie tant rêvée de la parole raisonnée contre les passions de la violence. Même si résoudre la conjecture de Poincaré ne signifie pas forcément qu’on saura inventer un vaccin universel, cela nous rappelle que l’esprit est capable de grandes choses, tellement grandes en fait que la prouesse avoisine la magie. Il n’y a plus de savoir mystérieux détenu par des mages avisés ni de Sphinx pour poser des énigmes tordues, mais il reste les décimales infinies de pi et l’harmonie des sphères sous les touches d’ivoire d’un piano.

Instrumentistes prodiges, autistes savants, etc. — ces héros d’un nouveau genre sont des étincelles d’excellence au milieu d’un océan de bêtises et de médiocrité, des feux de Bengale dont on attend qu’il éclairent la voie. Quelle voie ? Peu importe. Ce sont des figures, des emblèmes, pas des hommes. Leur pur éclat ne doit pas se ternir au contact des choses de ce monde, ou alors y sombrer corps et biens afin de laisser la légende intacte. On les loue, on les pose en exemple, on les envie. Pourquoi ?

Être un génie, ou simplement être intelligent (selon l’échelle à laquelle on est reconnu), donne un droit supplémentaire : réussir. Mieux armé que les autres pour affronter le monde, tu seras un homme mon fils. Tu réussiras. Chacun sait qu’un beau diplôme ouvre plus de portes que n’importe quelle clé d’argent sur une table de verre. Plus d’opportunités, donc plus de chance de décrocher la martingale. Mais aussi plus de choix à faire, de doute et d’insécurité. Plus de pression, tant la possibilité de réussir devient synonyme d’exigence de réussite. L’intelligence s’accompagne du devoir de l’exploiter. Tu as des idées ? Ecris un livre, mets-toi en valeur. Tu pourras te réaliser et en faire profiter les autres. Accomplissement personnel, utilité sociale. Le droit et le devoir se confondent. Il faut mettre ses talents au service des meilleures fins, marcher au grand jour, parce que ce serait fou de ne pas saisir cette chance. Mais qui définit la chance ?

Grigori Perelman est fou. De se faire une spécialité du refus des prix en génie mathématique, et de préférer une existence désespérante de banalité aux lauriers offerts par ses pairs. Chris Langan est fou. D’élever des chevaux quelque part dans le Minnesota au lieu d’explorer le potentiel de ses 195 points de QI (40 de plus qu’Einstein, précise-t-on). Entre le droit à mener sa destinée et le devoir de participer au progrès de l’humanité, dans quel plateau de la balance l’intellect pèse-t-il ? Inné, ce dernier n’implique pas de dû envers la société ; pas d’égoïsme non plus, car donner un sens à sa vie reste indépendant d’un lot que l’on n’a pas choisi. Mais papa, ça ne m’intéresse pas de pouvoir prévoir les cours de Bourse. Moi je veux être pilote de ligne. S’agit-il de réussir selon les standards de ses capacités (mention Très Bien = grande école), ou de réussir sa vie ? Qu’appelle-t-on la réussite ?

On confond souvent le fait de mettre ses dons au service de sa propre recherche du bonheur (en partant du principe que c’est ce à quoi tend l’être humain) avec le fait d’être heureux de se mettre entièrement au service de ces dons. Parce qu’on vous convainc que cette spécificité hors normes est ce qui vous définit, et que pourriez-vous bien y répondre ? Comment se récrier de quelque chose qui vous est naturel et vous apporte les honneurs ? Au moment où vous réalisez que vous vous êtes laissé enfermer dans/par votre intelligence, vous devez aussi reconnaître que les torts sont partagés, et à ce point pavés de bon sens et de bonnes intentions que blâmer quiconque est voué à l’échec. Alors il faudra pardonner — et vous pardonner. De ne plus exploiter vos compétences à leur “juste” valeur, de ne plus faire de l’excellence votre priorité. Être intelligent, c’est bien ; être vivant, c’est mieux. Sauf que vivre n’entre pas encore dans la définition de la réussite ; c’est un présupposé et non une fin.

Yves Duteil chantait “Pour les enfants du monde entier” que “Quand ils sautaient sur les mines // C’était Mozart qu’on assassine”, alors que tous ces potentiels irréalisés auraient dû l’être. Mais Mozart est la preuve légendaire que le potentiel peut être un sacerdoce qui vous tue aussi, au sens propre comme au sens figuré, et que tenter de vivre en dépit de cette exigence conduit à la fosse commune (Marie-Antoinette idem). Wolfgang est mort de ce qu’il avait tout pour faire une longue et brillante carrière mais n’en a pas fait sa priorité, alors que l’époque ne lui en laissait pas le choix.

Et aujourd’hui, a-t-on le choix ? Ces gamins de 14 ans qui terminent régulièrement sur les bancs de Harvard pour mieux disparaître quelques années plus tard, à la fois dans l’oubli collectif et dans la médiocrité (à l’image du jeune Sidis qui s’est fait un devoir de collectionner les tickets de tram en vivant de petits boulots), auraient-ils pu en leur âme et conscience tout plaquer pour aller se faire une toile en compagnie de leur copine et d’un paquet de pop-corn ?

Quant au célèbre cliché d’Einstein tirant la langue : signifie-t-il, indépendamment de la réalité biographique, que -
a) les gens facétieux peuvent cacher un QI monstre.
b) l’humour appartient à ceux qui n’ont plus rien à prouver.
c) un génie aussi a le droit de faire le con.

Gens géniaux, aimez-vous ; mais aimez-vous pour ce que vous ne savez pas (encore) faire.

- Sulliel, QI 153, fille spirituelle de Hans Beck et cordon bleu qui s’ignore.

Alice in Wonderland : rien ne sert de taper sur Tim Burton

I shouldn't tell ya, but something weird is going on here...

Une fois n’est pas coutume, je suis allée voir un film en VF (la VO étant trop tôt et en 3D, or vous savez tout le bien que j’en pense). J’avais été prévenue par les critiques plus ou moins acerbes des blogueurs, des news Yahoo et même des journaux trop dithyrambiques pour être crédibles, donc j’abordais le dernier-né de Tim Burton avec une neutralité de parfaite Suissesse. Et bien m’en a pris, puisque vous allez enfin pouvoir savoir toute la vérité et rien que la vérité sur ce film tant disputé.

Première mise au point, et non des moindres : le film n’entretient AUCUN rapport avec les deux romans de Lewis Carroll. Ceci dit, bien malin qui aurait pu faire quelque chose de tangible avec l’absence totale de logique structurale des œuvres originales. Bien que de minces efforts soient faits pour ancrer cette Alice-là dans un futur extrapolé (tu étais tombée dans la potion le trou quand tu étais petite, souviens-toi), chaque minute hurle la réalité : Disney cherchant à réhabiliter ses grands classiques a fait main basse sur les personnages, et a refilé le bébé (et pas le cochon) à Tim Burton pour la photo, avec la mission expresse d’en faire un film “grand public”. Hé oui, depuis Noces Funèbres, le gothique est aussi bankable que La Princesse et la Grenouille. On aurait cependant pu espérer qu’un “vrai” film soit doté d’un peu plus de consistance qu’un dessin animé ou un film d’animation.

Dans cette optique, la machine Disney a greffé ce qu’il faudrait appeler une histoire autour de l’univers disparate d’Underland (gamin, tu penses Wonder, jeune adulte tu es déjà Under — vision positive de la vie s’il en est) : la pauvrette Alice a perdu son papounet, doit épouser un jeune et odieux lord (pourtant d’un très beau roux), va vivre sa vie rêvée des anges en armure et revient avec un mot gentil pour chacun : non ma soeur je ne finirai pas vieille fille, oui ma mère je ferai quelque chose de ma vie, et au fait M. mon ex-futur beau-père, du haut de mes 20 ans je vais prendre les rênes de la compagnie de mon père qui vous a été cédée. Je crois qu’on peut difficilement faire plus prévisible, insipide et pathétique — ça vous gâche à la fois le début et la fin, ce qui est un tour de force rarement égalé. Je passe rapidement sur l’obligation de quête pour justifier la progression d’Alice au milieu des démons et merveilles ; prétexte un peu cliché mais nécessaire pour que l’ensemble tienne debout (quoique “l’insurrection populaire” ait été un peu over the top).

Mais c’est aux personnages (et aux acteurs) que l’outrage le plus grand a été fait. Le seul qui tienne la route du point de vue du scénario (ie qui sert vraiment à quelque chose) et du caractère (ie qui ne se réduit pas à une marionnette téléguidée), c’est la Reine Rouge. Helena Bonham Carter est parfaite. Johnny Depp aurait pu l’être, si seulement son personnage lui en avait laissé l’opportunité ; on est loin du grain de Jack Sparrow, et tout autant de l’ambiguïté de Willy Wonka. A trois reprises, le Chapelier fou change de visage et laisse entr’apercevoir une facette plus sombre du personnage, de la même façon que cette gourde de Reine Blanche semble profiter d’un quart de seconde d’inattention du scénariste pour suggérer qu’elle est une vraie gothique et pas une ballerine mécanique de boîte à musique. Tous des demi-héros légendaires -y compris le Cheschire Cat- semblent posséder un passé trouble, et je suppute fort que Burton y a songé et a été à deux doigts de l’exploiter si le diktat disneyien n’avait pas été tellement oppressant. Il n’a manifestement été qu’un exécutant dans ce projet, et c’est se tromper de cible que de houspiller le peintre quand la toile est grossière.

Dernière chose avant d’aller noyer ma hargne sous la douche : la ressemblance avec Narnia est criante, tant dans le schéma aller-retour dans un autre monde que dans la scène de bataille (au moins Mia portait-elle son armure avec conviction), et c’est selon moi la preuve ultime que Disney est derrière ce torpillage, et non Burton. Et puis quelle idée de rendre tous les animaux spéciaux : le cheval du Valet de Coeur (rouge, quoi) est doué de la parole, le chien battu aussi, ce qui n’apporte rigoureusement rien à l’histoire à part tenter d’émouvoir des mioches qui en ont vu d’autres. La marmotte, au moins, elle mettait le chocolat dans le papier d’alu.

Restons-en donc à la superbe interprétation d’Avril Lavigne :

Les femmes qui lisent sont des femmes domptées

GQ

J’ai mis la main l’autre jour sur l’exemplaire de GQ d’une amie, sous prétexte de lire l’interview de Clint Eastwood mais avant tout pour enfin savoir en quoi le magazinage pour hommes diffère de celui des femmes. C’est un peu comme les parfums, il faut bien fréquenter le rayon d’en face pour comprendre et être renseignée le moment opportun venu ; et puis ça sent bon aussi. On se demande vaguement pourquoi telle fragrance est “réservée” à la gent masculine, mais il est vrai que nous n’avons pas plus moyen de revendiquer le musc ou le cèdre qu’une nouvelle panoplie de phéromones. Piquer l’eau de Cologne de votre chéri, c’est contre-nature, tenez-vous le pour dit.

Mais pas ses lectures. Après tout, aucune n’a posé d’embargo sur l’oeuvre de Virginia Woolf ou de Simone de Beauvoir. Belles joueuses, nous pensons qu’il est loyal de connaître son ennemi et laissons donc à la disposition de ces messieurs la science de nos mères spirituelles. En revanche, bien maligne celle qui peut identifier avec certitude les chantres de la littérature mâle, laquelle se définit globalement en ce qu’elle n’appartient pas au cercle très private de la précédente. J’aurais été tentée de penser à Wilde comme épigone du bel esprit du sexe fort si cela n’avait pas eu un je-ne-sais-quoi de profondément déprimant pour nous autres… Bref, faire main basse sur les manuels hebdomadaires ou mensuels de style et de sociabilité est encore le meilleur plan d’investigation systématique.

Premier constat : ça fait du bien de feuilleter/lire/musarder au gré de pages à la mise en page design, blanche sans être clinique, découpée mais pas trop contrastée, efficace et dynamique un point c’est tout. Le contenu est donc à l’honneur, et quel contenu ! De vraies plumes, qui prennent un malin plaisir à faire croustiller la plus minime frivolité, à parer de classe et de pudeur la rubrique “sexo” (pour laquelle je suis contrainte d’employer ce vulgaire vocable hérité de Femme Actuelle et consorts), à prendre avec finesse et légèreté des sujets aussi graves que l’exercice du jogging (au point que je l’ai lu de bout en bout, exploit qui mérite d’être souligné), à donner une apparence sensée aux pages mode… Des sujets mondains au bon sens du terme, à la fois futiles et essentiels, cherchant un angle inattendu aux choses ordinaires et néanmoins capitales. Foin du ton rassurant et consensuel des marronniers coutumiers (le coiffeur, les ados, la santé, etc.), place à une drôlerie et à une indépendance vivifiantes…

La lecture d’un seul GQ prouve qu’aux hommes tous les sujets et tous les styles sont permis, tandis que toute la floraison de magazinage féminin forme un choeur bien orchestré, vantant à qui mieux mieux les best practices d’une autonomie obligée. Nous autres femmes avons l’obligation d’être libres, bien dans notre peau, de nous mener une guerre sans merci au fil des modes et des crises de notre psyché multiple ; le langage qui nous est dévolu est celui de la bataille et de la compassion. Ce côté “quatre-vérités-sur-divan-de-cuir” possède son équivalent pour les hommes dans les pages “management” des publications à vocation “pro”. Si dans les faits, gènes X et Y se partagent de plus en plus les territoires du bureau et du foyer, chacun conserve son pré carré de questionnement métaphysique. Et ce statu quo est soigneusement entretenu par la différence frappante des tons rédactionnels entre presse F et presse H. Et qui sont ces femmes, rédactrice en chef (Anne Boulay) et journalistes, dont la prose contribue pour majeure partie au GQ ? Quel double-jeu, quelle trahison ont-elles consommée pour accéder au secret des dieux, ce pouvoir de décider de l’expression allouée à Untel ou Unetelle… Même concernant les hommes qui écrivent pour les femmes — les journalistes seraient-ils la première race intellectuellement hermaphrodites ?

Quoi qu’il en soit, le plafond de verre me paraît le moindre de nos soucis à côté de la limitation de notre expression : ces problématiques qu’on nous attribue, donc ces sujets dont nous parlons, et donc ce paysage médiatico-discursif que nous considérons comme inhérent à notre identité, voilà ce contre quoi il nous faut armer nos cartouches… d’encre.

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