Une question de perspective
Dimanche matin rue des Lilas. Au loin, quelques enfants expriment leur rêve envolé de grasse matinée, tandis qu’un couple de voisins lève-tôt revient déjà d’une mission cruciale au Monoprix. Pour ma part, c’est l’appareil photo en bandoulière que je m’en vais sur des traces maintes et maintes fois parcourues, l’oeil à l’affût et l’esprit libre. Je croise de nouveau les cerisiers cent fois détaillés, les buissons de jonquilles avec leur faux air de citronnade dans la transparence du soleil printanier — mais trêve de fascination florale, c’est la ville qui cette fois retient toute mon attention.
Courbevoie possède ceci de merveilleux que l’on ne sait jamais à quoi s’attendre au coin de la rue. Une fois franchi le pont Carpeaux, vous pénétrez un archipel de résidences proprettes, qui encadrent de modestes parcs tout comme elles dissimulent parfois jalousement aux regards leurs propres compositions botaniques. Entre les douces allées de graviers et les jeux d’enfants, on pourrait croire que la ville a sorti sa plus jolie toilette pour faire honneur aux familles tout juste réveillées de l’hiver interminable. Presque sans transition (enfin, à un boulevard près), le vieux centre s’offre peu à peu au promeneur : longues rues semées de maisons de briques ou de constructions aux balcons ouvragés, chacun y allant de son espace mi-ordonné mi-sauvage de fleurs en pot, gazon exubérant et autres haies taillées au petit bonheur. Il n’est pas rare de croiser par-ci par-là une vision moderne, mais l’ancienne bourgade continue son train de vie, insoucieuse du Transilien en abcisse et du Circulaire en ordonnée. En levant le nez d’où que l’on soit, la frange des buildings de la Défense apparaît, placée en surplomb comme une cité inaccessible et cependant ancrée par un nombre infinis d’entrées dérobées, de tunnels, d’escaliers ou de passerelles. Mais nul besoin encore d’aspirer à ces temples de la vie active ; une porte claquée, des appels échangés, un bruit de course à petits pas rapides, des effluves de pain grillé ou de poulet rôti donnent chair aux faubourgs tranquilles.
Il est temps de remonter sur la “dalle”, cet immense plateau dont on se demande par quelle invention il se maintient en équilibre sur le dédale de couloirs de bus, de parkings et souterrains aux fonctions nourricières. Dans ce décor de béton, d’acier et de verdure (si, si), c’est pourtant l’impression d’une cité flottante qui s’en dégage parfois : les immeubles aux formes arrondies suggèrent irrésistiblement des paquebots assoupis à quelques encâblures du port principal, lequel, malgré ses tours de marbre et ses pylônes, semble soutenu par des pilotis emmêlés — des tags à défaut de varech, certes, mais le décalage entre ces milliers de traces de vie et le gigantisme de ce Labyrinthe moderne ne cesse de m’étonner. Du lundi au vendredi, on oublie facilement cette architecture à la fois millimétrée et anarchique, le regard happé par la circulation pressée des cadres dynamiques, insectes carapaçonnés dans leurs costards ou leurs escarpins, allant de ruche en fourmilière selon un parcours au chaos étudié. Mais dimanche il ne reste que les tours, figures spectrales et monolithiques — lugubres par une terne journée de Novembre, calmes et silencieusement accueillantes comme une cathédrale à ciel ouvert aux premières lumières d’été.
Elles sont là, au repos, absentes dans la contemplation de leurs reflets mutuels. Cassez-vous la nuque à tenter de tutoyer leur sommet, et la perspective aberrante vous fait croire qu’elle se penche pour vous observer autant qu’elle s’étire pour saluer les brises de terre. Avant de rallier le bercail, je pose la main à l’angle d’Areva, à la brisure de deux blocs de jaspe noir et frais ; mes doigts déjà fragiles contrastent singulièrement sur cette matière sévère, mais je retrouve le même sentiment d’émerveillement inquiet que lorsqu’enfant l’on essaie d’entourer de ses bras le plus gros chêne de la forêt. Le cerveau ne parvien tpas à faire la jonction entre ce contact si réel, si vrai, et les dimensions abyssales du reste — les proportions sont tellement absurdes à la rétine comme à l’esprit que seul le respect s’impose, instinctif, en réponse à cette beauté incongrue et faussement mesurable.
Pas encore de rétroliens.