Prête-moi ta plume, mon ami…

Ecrire.

Un talent que l’on apprend avec application étant enfant, qui fait de nous des êtres civilisés. Avant même le sens des mots, la forme de l’écriture a, comme la voix, le pouvoir de charmer ou d’agresser, de faire sourire ou grimacer. Peut-être une liste de courses a-t-elle plus de sens qu’un e-mail de rupture, qui sait ? De personnelle, la lettre est devenue professionnelle et commerciale ; on n’écrit plus pour soi, on écrit pour le travail.

Comme tout étudiant, j’ai avant tout écrit des devoirs. Commentaires de textes surtout, quelques dissertations, des brouillons à n’en plus finir. D’ailleurs, le terme consacré était “rédiger” plutôt que “écrire” — valoriser les idées que nous apprenions à former. Même en Lettres, la perspective était utilitaire. Les premiers étaient manuscrits, les derniers tapés à l’ordinateur. Il n’y a pas plus de moi dans l’un que dans l’autre. D’une certaine façon, l’écriture restait une sorte de mise en scène d’un débat intellectuel, d’une parole ordonnée comme l’oral n’en fait plus ; elle n’avait de propre que sa complexité et l’artificialité de son cadre. Diplôme en poche, j’étais heureuse de cesser d’écrire ainsi pour commencer, ailleurs, à faire.

Puis vint le mémoire. Après avoir constaté que créer de l’événement — du fait — sans mots, sans silence initiateur n’avait pas de sens, je suis revenue au commentaire. Finalement, que faisons-nous d’autre au cours de nos vies que de la critique créative ? Disséquer tout ce qui va mal, puis élaborer quelque chose de beau, de vrai ou juste de mieux à partir des morceaux encore en état ? Ainsi ai-je construit ce mémoire que j’avais souhaité ne jamais devoir entamer, convergence du scepticisme du regard universitaire et de l’enthousiasme de la recommandation de communication. Un peu des deux univers que j’ai parcourus. Un peu de moi, enfin.

On nous l’avait dit. Ce travail, c’est l’occasion de montrer qui vous êtes. On peut choisir un sujet qui soit un futur atout professionnel, ou un sujet dont on n’aura plus jamais l’occasion de parler, un sujet qui demande le moindre effort, ou un qui vous passe par l’esprit avec la légende “pourquoi pas ?”. Quoi qu’il en soit, au sens premier du terme, vous êtes ce sujet — au moins pour une part. Mais vous ne le savez pas encore. De décembre à février , c’est un hobby ; en mars-avril, une contrainte ; de mai à juin, une obsession. Une obligation qui devient une passion ou vice-versa, peu importe. La tête pleine de phrases en vrac, les yeux fixés un bon quart d’heure sur l’écran avant de décider de remplacer la virgule par un point, j’ai essayé vaille que vaille d’ignorer que c’était la chose la plus ambitieuse — et donc la plus risquée — que j’avais jamais écrite. Parce que j’avais opté pour un thème par hasard, je m’en suis presque excusée  ; deux mois plus tard, je découvre avec étonnement que j’en suis fière.

Ce hasard, précisément, cet agencement baroque d’opportunités et d’envies, j’en remercie les dieux. La joie et le défi d’un travail de recherche a été de piocher dans l’océan hétéroclite de vingt et un ans de souvenirs, de connaissances et de culture pour m’apercevoir au bout du compte que l’ensemble était cohérent et unique. En somme, j’ai constaté que j’avais du sens, même si je ne sais pas encore lequel. Un mémoire se rapproche d’un enfant : c’est une loterie, on ne sait pas si le résultat sera source d’orgueil ou de déception, mais un jour, presque par inadvertance, on s’apercevra qu’il nous ressemble. Non pas à cause de certaines caractéristiques (le style de l’un, la couleur des yeux de l’autre), mais par tout ce qu’on y a insufflé de soi-même : une sorte de miroir à demi-voilé par le temps, dont on s’éloigne par la force des choses mais qui nous offre de temps à autre le privilège de nous redécouvrir, de jeter un oeil dans le registre de ce qui est ou a été important pour nous — ce qu’il en reste, ou ce que cela est devenu.

C’est une écriture libre. Lourde de responsabilités sans doute, mais importante, personnelle, vivante. Comment écrire à nouveau après une telle expérience ? Tout paraît fade, mal dit, indigne ; on cherche compulsivement de grandes choses à dire pour justifier le fait de se remettre au stylo ou au clavier, et on se trouve muet pour tous les petits thèmes à partager — mais comment ? Heureusement, il reste la possibilité des fines remarques online sur des réseaux sociaux suffisamment immédiats pour excuser ma timidité subite face à l’article (de blog). Après le fast-food, le fast-writing… Mais il y a longtemps que je conserve des ingrédients crus dans ma mémoire, et le moment est peut-être venu d’en faire des mets un peu plus consistants.

Ecrits.

  1. Pas encore de rétroliens.

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