Inception, une illusion “clés en mains”

Beaucoup d’encre a coulé sur Inception, le dernier-né de Christopher Nolan. Dans ces cas-là, la meilleure attitude à adopter en pénétrant la salle obscure est de rien en attendre de particulier, si ce n’est le minimum syndical — passer un bon moment. Si le rythme du film est bien entretenu (et il l’est), il est facile de faire abstraction des louanges comme des volées de bois verts, et de devenir au bout du compte juge et partie : spectateur captivé sur l’instant, et amateur averti rétrospectivement. Voici donc une revue non exhaustive de ma vérité de ce film par rapport à ce que j’ai pu en entendre dire.

Un scénario original et complexe

Les critiques se sont réjouis de voir enfin apparaître un scénario digne de ce nom (i.e. une histoire qui tient debout sans un recours systématique aux effets spéciaux) au coeur de la machine hollywoodienne. Effectivement, on sent que le fil des événements a été pensé comme une architecture de roman, avec une logique interne solide et non seulement des passages obligés pour répondre aux attentes des spectateurs ou des investisseurs. De là à crier à la révolution… Je ne m’y connais pas trop en histoire du cinéma, mais le principe des rêves enchâssés ne date pas d’hier. Citons — pour faire intello — Jorge Luis Borges et sa nouvelle “Les Ruines Circulaires”, où un homme rêve sciemment la vie d’un autre homme sans que celui-ci s’en rende compte, jusqu’à découvrir que lui aussi n’est qu’un rêve (je simplifie). Le fait de créer un mode sur commande afin d’y conserver des secrets est déjà plus intéressant, mais a déjà fait des apparitions en littérature jeunesse. Voilà pour tempérer les ardeurs.

La mise en abyme reste cependant une belle réussite de mise en scène et de mixage : à aucun moment l’on ne doute de la phase de rêve et de réalité où les personnages se trouvent (sauf à la toute fin, évidemment), et ce grâce à une alternance des images justement dosée. Les chambres d’échos fournissent des rappels et des repères agréables sans être redondants, guidant le spectateur avec tact et discrétion. Pour moi qui ne suis absolument pas douée pour comprendre les finesses de scénarios basés sur l’illusion, Inception a été une agréable surprise. Là encore, l’archi millimétrée du film fait merveille : entrée en matière in medias res, dans le feu de l’action et la réalité du métier d’extracteur ; introduction à la Ocean’s Eleven avec constitution de l’équipe et explication des tenants et aboutissants à la jeune recrue ; péripéties étapes par étapes, entrecoupées de rétrospections pour donner un peur de substance psychologique à l’ensemble et maintenir le fil rouge du drame de Mall. Certains ont été lassés par l’intro, qui il est vrai pèse lourd dans un film de plus de deux heures. Toutefois, je pense qu’il est nécessaire de prendre le temps d’amener chacun des personnages afin de les doter d’un embryon de personnalité, de caractère ; autrement, ils n’auraient été qu’une équipe dont les membres interchangeables accomplissent leur mission avec plus ou moins de bonheur.

Des effets spéciaux magistraux

Dont la plupart sont dans la bande-annonce. Sincèrement, un plus grand effort aurait pu être fait de ce côté, même si à mon sens cela n’impacte pas la valeur intrinsèque du film. Mais quand on vous met l’eau à la bouche dans la première demie-heure en montrant très clairement que le rêve est le lieu de tous les possibles, de la création à l’état pur, on aurait pu s’attendre à un peu plus d’imagination le reste du temps. Hormis le passage de l’hôtel (2e rêve) qui relève un peu le niveau, on est quand même dans un film d’action relativement plan-plan : protéger l’héritier, sauver sa peau, répliquer, etc. C’est là que j’ai commencé à sentir poindre l’ennui. Après tout, il pleut (1er rêve) car l’un des équipiers a une envie pressante, et les réminiscences de Cobb prennent douloureusement corps dans la “réalité” ; pourquoi donc ne se passe-t-il rien d’un peu surprenant lors de la course-poursuite en voiture (1er rêve) ou de la prise de l’hôpital (3e rêve) ? Quitte à attirer les “projections” comme la peste, autant en tirer son parti… Léger manque de cohérence d’une idée qui aurait pu être poussée plus loin… Sauf qu’on aurait changé de genre. Je sais qu’Allocine taxe Inception de “science-fiction”, mais une fois posées les données de départ, c’est beaucoup plus un film d’action qu’un film fantastique.

En revanche, l’esthétique est un régal. Sans aller jusqu’à dire que chaque plan mérite une capture d’écran, la photo est exceptionnelle, notamment au niveau des couleurs (inoubliables 2e rêve et Joseph Gordon-Levitt). D’où mon une balance qui penche définitivement du côté de l’admiration : rendons-nous compte tout de même qu’Inception est un film de masse alors qu’il est classieux à bien des égards — abyme, concept de catharsis sur lequel repose toute la logique du plan Fischer, bande-originale à la limite des Planètes de Gustav Holst… Rien de très bankable en apparence.

Réflexions subsidiaires

Sommes-nous maîtres de notre destin ou
- faisons-nous partie du rêve de quelqu’un (Mall) ?
- sommes-nous le résultat d’influences extérieures (Fischer Jr) ?
Conclusion : des marionnettes. Mais des marionnettes rebelles.

Il n’y a pas que l’escalier qui soit paradoxal : à chaque rêve/niveau, un rêveur qui n’existe pas doit tuer des gens qui n’existent pas non plus, et ceci est pourtant d’une importance capitale. J’en conclus que même dans l’hypothèse où nous ne serions que des projections, des être “rêvés”, nos actions valent quand même quelque chose… Je sens qu’on va ressortir le vieux débat de savoir si on peut sauver son âme ou non. La religion est un filigrane non négligeable de toute façon : l’opposition (et le choix) de départ entre la vengeance et le pardon en dit long, ainsi que la culpabilité de Cobb, son devoir de mémoire et aussi son devoir de vie…

On n’est démiurge que dans un rêve, donc on crée quelque chose qui n’existe pas et où nous-mêmes n’existons pas. Pourtant, ce “non-lieu” fait partie de nous car appartenant à notre subconscient. Reprenons la logique : Dieu n’existe pas (rêveur dans le rêve), nous n’existons pas (partie du rêve), et pourtant nous faisons partie de Lui. Ce qui corrobore la théorie d’un Dieu/Nature/Univers plutôt que d’un Dieu individuel, humanisé, fragmenté-qui-est-en-chacun-de-nous.
A moins que le pouvoir d’un dieu soit précisément d’être le rêve des hommes acquérant alors une sorte de statut de “créateur indépendant”… On dirait l’histoire de la poule et de l’oeuf.

Serions-nous une réalité auto-proclamée ?


  1. Pas encore de rétroliens.

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